Voyage vers la scène

Voyage vers la scène

Trois structures genevoises, l’Hospice Général, le GTG et l’association Antidote s’unissent pour proposer à un groupe de quinze requérant·e·s d’asile et réfugié·e·s Voyage vers la scène. Grâce à ce projet inédit, ils et elles pourront être engagé·e·s comme figurant·e·s dans la création mondiale du Voyage vers l’espoir du compositeur Christian Jost. Cette mesure d’insertion socio-professionnelle originale permettra aux participant·e·s de développer la confiance en soi par l’intermédiaire d’ateliers autour du mouvement et l’expression orale (menés par l’Association lausannoise Refugees Voices), de favoriser leur insertion dans le tissus social genevois, et d’ajouter à leur curriculum vitæ une expérience valorisante auprès de potentiels employeurs.

Un opéra vers l’espoir

Article paru dans le GTM n°3 « La xénophilie »

La voix de la soprano remplit le couloir vide. Elle chante du Mozart renforcé par les mots d’Aslı Erdoğan qui dénoncent l’absolutisme et les abus du pouvoir. C’est la répétition de Die Entführung aus dem Serail. Il faut se faire discret. Guidés par Sabryna Pierre, responsable du développement culturel du Grand Théâtre, Mary, Gebremeskel et Khodadad figent leur respiration et avancent à tâtons sur la moquette rouge. Ils poussent doucement la porte de la loge du premier étage, se muent dans la pénombre et découvrent soudain la scène illuminée, le décor qui tourne sur lui-même, les artistes en mouvement, la sculpture du plafond étoilé et tous ces sièges rouges : les mille cinq cents places du Grand Théâtre. La magie opère.

Du 30 mars au 8 avril, la Nigériane de 21 ans, l’Érythréen de 31 ans et l’Afghan de 23 ans monteront peut-être à leur tour sur la scène du Grand Théâtre. Ils font partie de la trentaine de migrants intéressés à être l’un des (quinze) figurants de l’opéra de Christian Jost, Voyage vers l’espoir, inspiré du film de Xavier Koller. Il y a trente ans, ce film suisse a ému Hollywood au point d’emporter l’Oscar du meilleur film étranger. Tristement atemporelle, l’histoire raconte la trajectoire d’une famille kurde qui abandonne ses proches et sa terre natale pour se rendre à pied vers un paradis imaginé : la Suisse. Au péril de leur vie.

Ces obstacles naturels et humains, Mary, Gebremeskel et Khodadad les ont surmontés eux aussi, il y a quelques années. Tout cela est désormais derrière eux. Ils ont obtenu l’asile ou une admission provisoire en Suisse et surtout la sécurité. Depuis la loge du Grand Théâtre, les trois migrants essaient maintenant de s’imaginer à leur tour sur la scène de l’opéra de Genève, leur ville d’accueil. Quels mouvements le chorégraphe leur demandera-t-il de faire ? Quels costumes auront été préparés pour eux ? Ils le découvriront très bientôt.

 

Mary © Sylvie Léget

« C’est la première fois que j’entends de l’opéra », murmure Mary de retour dans le hall. « D’habitude, j’écoute plus des émissions comme America’s Got Talent. J’aime la musique, nigériane surtout. Davido, Simi. Vous connaissez ? Je chante avec ma fille. Elle a 3 ans, elle aime la musique comme moi ». Elle montre des vidéos sur son téléphone et se met à fredonner avec justesse. « Je veux faire cet opéra, travailler et ne plus rester seule chez moi à penser ».

Gebremeskel approuve : « J’ai essayé la musique pendant plusieurs mois quand j’avais 12 ans, cela n’a pas marché. Je suis venue ici pour améliorer mon français, rencontrer des gens. Ici, il y a tant de monde. C’est magnifique ». Khodadad rêve de devenir comédien ou de travailler dans tout ce qui est lié à l’art, même si en Suisse « c’est compliqué et difficile ». Il avait déjà fait du graphisme en Afghanistan et tenté sa chance à chaque opportunité. Il a ainsi déjà réalisé et monté un court-métrage avec la Fondation Act on Your Future et participe aux Rencontres en scène avec l’association Dance with Me. Le jeune homme a les yeux qui brillent lorsqu’il prononce le mot opéra et s’imagine fouler les planches du Grand Théâtre. « En voyant la salle, je prends de l’énergie. C’est si beau. Surtout la vue depuis le balcon du haut ». Un grand sourire fend soudain son visage. Ses soucis s’évaporent un instant.

 

Khodadad © Sylvie Léget

Ces dernières années ont été difficiles. À 18 ans, Khodadad a quitté son village natal de la province de Daykundi au centre de l’Afghanistan. Il a pris la route avec un groupe d’une douzaine d’amis en direction de l’Europe. « Chez nous, c’est la guerre. Depuis quarante ans, c’est la guerre. Là où je vivais, il n’y avait aucune sécurité. On pouvait risquer de se faire couper la tête par un taliban en allant à la ville. Daesh était dans la région voisine. Je ne voyais aucun avenir pour moi. Je voulais pouvoir bâtir un futur dont j’avais envie », se souvient-il.

Après 15 jours, il est arrêté par la police en Iran, violemment, et renvoyé dans son pays. La partie la plus difficile de son périple. Il se relève et reprend la route direction le Pakistan, à nouveau l’Iran, la Turquie et la Grèce — « on est arrivés par la mer sur une île, on ne savait pas comment elle s’appelait » – puis l’Autriche, la Macédoine, l’Autriche encore puis la Suisse. Khodadad voulait continuer vers l’Allemagne ou la Suède. Ses amis voulaient s’arrêter. Il prendra la même décision qu’eux. « Le voyage avait été très difficile, et je voulais rester avec eux. Les amis, c’est aussi la famille ».

 

Gurhum © Sylvie Léget

Cinq ans se sont aussi écoulés depuis l’arrivée de Gurhum. Son voyage à travers le désert de Libye, la Méditerranée puis l’Italie. Il a traversé toutes ces épreuves avec un seul espoir : celui d’atteindre et de vivre dans un pays pacifique. Et d’être libre. Il est heureux et soulagé d’avoir obtenu l’asile en Suisse. « Ici, je peux me déplacer, connaître différentes régions, apprendre gratuitement le français. Je trouve cela magnifique de pouvoir vivre tranquille. En Érythrée, je ne connaissais que le service militaire, qui est obligatoire et à vie. Si tu refuses, tu vas en prison comme beaucoup de gens. Je n’avais pas le choix, je devais partir. Pour la liberté ».

Le jour où Mary s’est réveillée dans un hôpital italien, elle a réalisé qu’elle avait survécu à la tempête en Méditerranée, au naufrage de son embarcation pneumatique et à toutes les atrocités vécues depuis son départ du Nigéria. Son voyage jusqu’en Suisse a duré plusieurs années. Sa fille est née à Genève, signe d’un nouveau départ. « Je suis heureuse d’avoir enfin une vie meilleure. Maintenant, je veux travailler car j’aime ça. Et j’aime chanter. Cela me change les idées, me fait avancer. Cet opéra est si beau, cela fait rêver ».

Anne Nouspikel, directrice de la communication de l’Hospice général, souligne qu’ »il est important de changer le regard que l’on peut avoir à l’égard des requérants d’asile, de montrer qu’ils fonctionnent comme nous et sont employables comme n’importe qui ».

Quant à Huda Backhet, codirectrice d’Antidote, association qui développe des projets sociaux dans le domaine de la culture et qui facilite l’insertion professionnelle et sociale des populations vulnérables ou en marge de la société, voici sa vision du projet. « L’opéra Voyage vers l’espoir traite de l’exil et du voyage intérieur et extérieur qu’il représente. La collaboration entre le Grand Théâtre, Antidote et l’Hospice général vise à permettre à une quinzaine de migrant·e·s de rejoindre l’équipe des figurant·e·s sur le plateau. Des ateliers sont proposés pour travailler la présence sur scène, le mouvement corporel, la prise de parole en public, le story telling et le théâtre. Ils sont élaborés avec Refugee Voices, un programme qui vise à améliorer la confiance en soi et à développer des compétences dans l’insertion professionnelle. Cette expérience permettra aux participant·e·s de faire connaissance avec des Genevois·e·s, de participer à un projet culturel d’envergure, d’être rémunérés, de recevoir un certificat de travail et de bénéficier d’une initiation à l’opéra par l’équipe du Grand Théâtre ».

 

Laure Gabus est journaliste. Elle a réalisé plusieurs grands reportages en Équateur, en Haïti ou en Grèce. Son ouvrage Leros, île au cœur de la crise migratoire (Georg, 2016) a obtenu le prix Nicolas Bouvier. Elle a aussi créé le podcast La 4e dimension, une enquête poétique sur le temps à travers la Suisse.

Image d’entête réalisée par Carole Parodi.
Portraits réalisées par Sylvie Léget.

Service de presse du Grand Théâtre de Genève

Olivier Gurtner
o.gurtner@gtg.ch
Responsable Presse et Relations publiques
T + 41 22 322 50 26

Isabelle Jornod
Assistante presse et communication
T + 41 22 322 50 55
i.jornod@gtg.ch

Voyage vers l'espoir © GTG / Matthieu Gafsou
Voyage vers l’espoir
Opéra de Christian Jost
30 mars- 8 avril 2020
Un géant fait d’eau tomba sur les montagnes, Et la vallée se mit à rouler de chiens et de lys. Ton corps, avec l’ombre violette de mes mains, Était, mort sur le rivage, un archange glacé.

Federico García Lorca
« Ghazal de l’enfant mort »
Diván del Tamarit (1934)